L’archiviste du XXIème siècle,
Par Eric MICAELLI
Dans l’inconscient collectif, la profession d’archiviste renvoie aux travaux de classement ingrats de papier
poussiéreux effectués dans la pénombre d’une cave ou d’un grenier par quelques individus introvertis confortablement installés dans leur bulle, un peu hors du monde. Il se dégage rarement une
vision différente d’un archiviste manager et gestionnaire, sachant analyser et identifier les contraintes d’une situation et dont la contribution méthodologique et les qualités d’organisation
permettent de mettre en œuvre les leviers indispensables au fonctionnement réactif des structures administratives au regard de la mise en œuvre de leur archivage. Il est encore moins perçu par le
profane, le rôle culturel indispensable de l’archiviste, dont l’action aux yeux du commun des mortels, ira plutôt au bénéfice du bibliothécaire ou du documentaliste.
Le rôle de l’archiviste au XXIème siècle doit impérativement suivre l’évolution de la société, dans laquelle
désormais, le premier rôle presque exclusif d’hier s’agissant de l’archiviste essentiellement « acteur culturel » devra désormais être compléter par le rôle de l’archiviste
« manager et gestionnaire » permettant d’une part, d’assurer la gestion efficiente du service dont il a la charge et d’autre part, répondre en tant qu’expert aux contraintes des
administrations et proposer des solutions d’archivage réactives et efficaces.
I) L’archiviste « manager, gestionnaire, expert dans son métier »
1.1) L’archiviste du XXIème siècle, proche des préoccupations des gestionnaires et dont l’expertise
indéniable est reconnue
Certains archivistes cherchent la raison pour laquelle ils ont du mal à être respectueusement entendu
s’agissant soit de la mise en œuvre des bonnes pratiques d’archivage et de la réglementation en vigueur, soit dans la proposition peu réceptive de solution d’archivage ? Et dans ce cadre,
pourquoi ont-ils du mal à se faire respecter ?
Pour acquérir ce respect, certains de nos collègues, (je cite notamment - Gilles Désiré dit Gosset À quoi
sert un archiviste départemental ? Conférence de l’Ecole des Chartes, décembre 2007), prônent une attitude qui tend à mettre en valeur les caractéristiques principales d’hier qui
ont fait la spécificité du métier d’archiviste, celles qui consistent avant tout à être des scientifiques. Pour certains de nos collègues « L’archiviste est d’abord celui qui sait lire les
textes anciens, qui sait les décrypter, les rendre intelligibles… » Ainsi, aux contraintes que posent désormais la gestion contemporaine des archives, il faudrait répondre par un étalage de
connaissance en paléographie, philologie, codicologie, diplomatique, etc. Ne serions nous pas là en décalage total, devant ce que l’administration attend de
nous, telles des statues pétrifiées au sein d’une société en mouvement. Je comprends que face à cette attitude décalée et jugée parfois arrogante, hautaine ou marginale, nos interlocuteurs soient
totalement désemparés.
Laissons ces qualités à l’autre volet de notre métier : l’archiviste en tant qu’acteur culturel
indispensable, que nous développerons dans la seconde partie.
Pour acquérir ce respect, il s’agit bien d’une autre attitude dont il faut faire preuve, celle qui permet de
donner à l’administration les leviers nécessaires permettant de résoudre toutes les contraintes majeures que posent la nécessité d’archiver. Quelles sont ces contraintes ?
- Des contraintes budgétaires et plus généralement des insuffisances de moyens et de ressources
alloués,
- Des contraintes relatives aux ressources humaines, s’agissant souvent de recruter du personnel
diplômé.
Et plus concrètement encore :
- Des bureaux engorgés par des archives qui auraient dû être collectés depuis belle lurette
- Des espaces de stockage devenus indisponibles
- Un manque de réactivité dans la recherche des documents à consulter
- Une absence de maîtrise du Knowledge management, etc.
Ainsi, ce que l’on demande à l’archiviste du XXIème siècle ce n’est pas d’être, ni un financier, ni un
comptable, ni un DRH… mais simplement et d’une part, d’être proche des préoccupations d’un gestionnaire en terme de gestion budgétaire, de gestion des ressources humaines, de performance, de
démarche qualité, de contrôle de gestion, etc. afin de comprendre les contraintes et besoins subis. Et d’autre part, d’être un véritable expert dans son métier permettant de proposer et de mettre
en œuvre des solutions d’archivage crédibles. Pour être un véritable expert, il faut maîtriser par le biais des nouvelles technologies appliquées aux archives toutes les techniques d’archivage
papier et électronique, les techniques de gestion de contenu, les techniques de numérisation, de gestion électronique de document, d’archivage électronique. Toutes ces techniques ne doivent plus
avoir de secret pour l’archiviste, car ces nouvelles technologies appliquées aux domaines des archives permettent d’acquérir les gains de productivité et les marges de manœuvres tant recherchées
dans la perspective d’un gestionnaire. Dans ce cadre, les directeurs de services d’archives doivent s’entourer d’archivistes qui possèdent cette expertise.
Un autre aspect de notre attitude a également le don d’agacer nos interlocuteurs : l’application froide de
la réglementation sans discernement et sans se poser une seule seconde la question des contraintes qu’une telle application peut poser à son tour, en terme de mobilisation de ressources ou en
terme de surcoût pour l’administration elle-même ou dans la mise en œuvre de prestation en surcoût par un prestataire de service. Nous sommes encore dans ce schéma vieillissant « la
réglementation dit que ….. alors, elle doit être appliquée coûte que coûte…. » A croire que certains archivistes ne trouvent leur manière d’exister que dans l’application stricte de la
réglementation. L’application de la réglementation, sans avoir non plus l’impression de transiger, doit tenir compte de la réalité des contraintes subies et sans en créer d’autres, surtout
lorsque les moyens alloués ne le permettent pas. Dans ce cadre, s’obstiner pompeusement ou de manière arrogante, caché derrière son statut de fonctionnaire, contribue à perdre toute notion de
crédibilité ou de respect tant recherché. La crédibilité et le respect s’apprennent dans la souplesse.
Il me semble que dans ce domaine, la place doit être également laissée à la responsabilité individuelle de
chacun, sans quoi, il faudra toujours tout réglementer dans un monde asphyxié et impossible à vivre. Sur cette question et dans le registre du déroulement de carrière, il me semble également que
le fait d’avoir exercé, même un court instant de sa vie professionnelle, dans le secteur privé, permet de comprendre cette réalité, dans laquelle, où, pour se protéger l’administration peut
mettre en œuvre certaines aberrations réglementaires ou l’application très restrictive d’une réglementation devenue obsolète au regard de l’évolution des pratiques, des contraintes, des besoins
et des mentalités. Cette attitude qui peut être nuisible, dans la mesure où d’une part, elle verrouille l’efficacité de l’administration elle-même et d’autre part, freine toute initiative et
capacité d’innovation. Dans ce cadre seul l’indispensable exercice d’une carrière professionnelle diversifiée dans le public et dans le privé, permettra d’en finir ou de réveiller certains
de nos collègues encore confortablement installés dans leur tour de Babel ou leur sanctuaire… L’archiviste du XXIème siècle devra donc avoir une carrière riche d’expérience exercée dans l’un et
l’autre des deux secteurs public et privé. Malheureusement et tout du moins en France, une membrane imperméable sépare ces deux secteurs du point de vue du déroulement d’une carrière
professionnelle où le passage de l’un à l’autre est un parcours du combattant qui décourage et annihile les initiatives. Par ailleurs, ce passage de l’un vers l’autre est souvent perçu comme une
trahison…
1.2) L’archiviste du XXIème siècle, comme gestionnaire efficient du service dont il a la
charge
Certains d’entre nous exercent des responsabilités de directeur, de chef de service et cumulent souvent
plusieurs casquettes (directeur, comptable, DRH). Par l’exercice de ces responsabilités, certains s’écartent mais toujours avec regret, du travail scientifique de l’archiviste. Ceci est
également une réalité et dans ce cadre, les responsabilités associées aux fonctions imposent nécessairement des qualités de gestionnaire qui s’apprennent pour la plupart d’entre nous sur le tas
et pour les plus courageux lors de formations spécifiques. L’archiviste doit être également gestionnaire, oui, mais pourquoi faire ? Me direz-vous.
Dans notre domaine l’enjeu est très simple, il s’agit d’optimiser la gestion des moyens et des ressources
alloués ou disponibles, permettant, de ne plus présenter la fonction archives, aux yeux de nos responsables et de nos élus, comme un centre exclusif de coût, sans une recherche minimale
d’optimisation, sans apport substantiel de valeur ajoutée ou de gain de productivité pour les services publics eux-mêmes, ou sans apport d’un minimum de profit pour le secteur
privé.
Pour cela un certain nombre d’outil sont à notre disposition : sans compter sur les qualités innées pour
certains d’entre nous, d’organisation, d’optimisation, de rigueur dans le travail ou de gestionnaire en bon père de famille. Certaines techniques de gestion viennent compléter cela, il s’agit
notamment, du management de la qualité, du contrôle de gestion, de l’audit. Alors, je pose les questions suivantes : Quand verra-t-on la majorité des directions des archives départementales
en France, certifiées ISO 9001 ? Quels directeurs d’archives départementales utilisent régulièrement un tableau de bord de gestion muni d’indicateurs pertinents et réalistes en adéquation
avec les objectifs de la sous-direction de tutelle du ministère de la Culture et du Conseil général (organisme gestionnaire d’un département) ? Quelles directions des archives
départementales réalisent régulièrement des audits internes ?
La mise en œuvre de ces nouveaux modes de management ne dépend que de nous même et de notre volonté de les
mettre en œuvre au sein des organismes publics ou privés dont nous avons la charge.
Ainsi, sur le registre de la crédibilité : Ce n’est, d’une part, que par la mise en œuvre de services
d’archives qui savent optimiser leur gestion et d’autre part, dans la capacité d’apporter des solutions crédibles aux contraintes d’archivage subies par l’administration que nous parviendrons à
gagner cette reconnaissance et ce respect tant recherchés. C’est par cette crédibilité retrouvée que nous parviendrons à justifier l’allocation et l’emploi de ressources suffisantes au regard des
missions à accomplir et dont l’utilité des crédits ne fera plus aucun doute aux yeux de nos responsables, élus ou gestionnaires de crédit.
Enfin, sur le registre des gains de productivité et des marges de manœuvres retrouvées : seule une bonne
gestion efficiente de nos services permettra certainement d’augmenter substantiellement des crédits parfois trop courts, mais nécessaires d’une part aux opérations de mise en valeur du patrimoine
(expositions, colloques, conférences, etc.), d’autre part, et parfois encore plus, à l’autre de notre cœur de métier : le contrôle, la collecte, le classement et la
conservation.
II) L’archiviste « acteur culturel indispensable » ou le triomphe de la
communication
La communication, sans doute le maître mot, pour assurer nos missions qui relèvent du cœur de
métier :
1 - La mise en valeur et la transmission du patrimoine,
2 - Le contrôle, la collecte, le classement, la conservation.
La communication mise en œuvre doit correspondre au double rôle des archives (historique et administratif). Les
archives comme vecteur de communication tourné d’une part, vers le monde des historiens, de l’Education nationale (établissements scolaires et universités), des chercheurs, des érudits, avec
comme objectif premier la mise en valeur et la transmission du patrimoine. D’autre part, vers le monde administratif mais aussi les prestataires de services avec comme objectif premier de
maîtriser les processus de contrôle, de collecte, de classement et de conservation.
Vous vous doutez bien que dans l’un et l’autre cas, le discours et l’argumentaire choisis devront être
différents. Dans un cas, il faudra mettre en valeur toutes nos connaissances scientifiques et historiques et c’est ici que nos connaissances en Histoire, en paléographie, en philologie, en
codicologie, en diplomatique, etc… prendront tous leurs sens pour aider et promouvoir la recherche, la production historique et universitaire, la mise en valeur de notre patrimoine. Dans l’autre
cas, un argumentaire plus administratif qui mettra en valeur la nécessité dans nos nouvelles organisations, d’optimiser les moyens et les ressources, de trouver et mettre en œuvre les meilleures
solutions d’archivage pertinentes et crédibles permettant d’obtenir des gains de productivité. C’est bien cet argumentaire qu’attendent nos interlocuteurs. Comment ne pas être réceptif à un tel
argumentaire qui sera ici des plus surprenants lorsqu’en plus, il est tenu par un archiviste…! Il me semble que c’est sur ce terrain qu’il faut agir….
Ainsi, vous comprendrez bien qu’être exclusivement archiviste « acteur culturel » en laissant de coté
la dimension de l’archiviste « manager et gestionnaire », c’est laisser un espace vide au regard de ce double rôle indispensable à tenir.
Notre crédibilité et le respect de notre action dépendent d’une reconquête de cet espace laissé en friche, dans
lequel en brillant par notre absence, nous avons d’une part, contraint les gestionnaires de service administratif à se détourner de notre savoir-faire et de notre expertise et d’autre part, de
permettre une insertion irrémédiable des prestataires de services et des cabinets de conseils dans cet espace laissé en friche.
Alors ne me faite pas dire ce que je n’ai pas dit. A savoir, l’intervention des prestataires de services et
des cabinets de conseils qui pourraient être considérées comme étant nuisible. Cette intervention est de mon point de vue tout à fait salutaire, elle doit être désormais considérée comme une alliée
précieuse permettant aux services d’archives publics d’assurer une partie des missions et de remplir une partie des objectifs. Ces relations doivent être la preuve qu’une collaboration saine,
fructueuse et décomplexée, est capable de s’instaurer dans notre profession, entre le secteur public et le secteur privé, là où l’un doit être riche des enseignements de l’autre. Si le secteur
public a besoin des méthodes et techniques de gestion et d’organisation réactives mises en œuvre par le secteur privé. Le secteur privé aura besoin des connaissances scientifiques héritées du
secteur public, en terme de gestion des archives.
La nouvelle loi française sur les archives du 15 juillet 2008, réglemente pour la première fois l’activité des
sociétés d’archivage, le décret d’application du 17 septembre 2009 en délimite les contours s’agissant désormais des exigences suivantes demandées à ces sociétés
avec notamment : le recrutement d’archivistes professionnels diplômés, l’agrément par l’administration des archives, la déclaration de toute externalisation d’archives publiques,
l’interdiction d’externaliser les archives des collectivités territoriales (communes, syndicat de communes, département, région, etc…).
Cette nouvelle réglementation va dans le bon sens, car elle vient
officiellement renforcer cette collaboration indispensable entre les deux secteurs public/privé. Gageons que l’ouverture de cette collaboration dans les pratiques archivistiques s’étendra
également dans l’ouverture indispensable d’une diversification de la carrière professionnelle de l’archiviste du XXIème siècle.
III) L’archiviste du XXIème siècle et son environnement
Vous comprendrez bien que ce rôle désormais multiple de l’archiviste du XXIème siècle (archiviste manager,
gestionnaire, expert dans son métier, acteur culturel indispensable), ne dépend pas pour sa mise en œuvre de la simple volonté personnelle ou individuelle de chacun. Encore faut-il mettre en
œuvre des conditions favorables permettant sa réalisation. Ces conditions favorables concernent essentiellement le mode de recrutement et d’évolution de carrière dans la fonction publique, je
prendrai ici le cas de la France. Ou l’on verra comment ce système empêche la collaboration désormais indispensable dans notre métier entre le secteur public et le secteur privé. Cette
collaboration est pour moi le facteur clé de succès de la naissance de l’archiviste de XXIème siècle.
Le forum de l’association des archivistes français (AAF) a été le théâtre de plusieurs débats très
fructueux sur le thème de l’emploi précaire dans la fonction publique française et des passerelles possibles entre le secteur public et le secteur privé et inversement.
L’un des débats à débuté par cette question fort pertinente d’un membre du forum :
Je cite : « Bonjour, à travers ce mail, je souhaiterais soulever une problématique particulière : le
fait qu'un archiviste s'engage en début de carrière dans une voie privée cela est-il irréversible ? En une phrase est-il possible après 10 ans de carrière dans le privé d'intégrer une structure
publique ? Aujourd'hui, je m'interroge vraiment étant confrontée directement au problème. Le souci est que mon cas n'est pas isolé. Merci pour votre retour. »
Cette question est très significative car elle révèle une certaine attitude désemparée de certain de nos
collègues en phase de recherche d’emploi et qui souhaite dans ce cadre diversifier leur carrière. Ceux-ci sont confrontés irrémédiablement d’une part, à des conditions de recrutement qui ne
favorisent pas la mobilité entre les deux secteurs et d’autre part, pour ceux qui ne possèdent pas de concours, à un véritable parcours du combattant pour intégrer la fonction publique lorsque
les concours de la filière culturelle sont ouverts de manière irrégulière et lorsqu’ils sont ouverts le nombre de poste à pourvoir est très souvent dérisoires. La seule alternative reste donc le
recrutement sous contrat à statut précaire dans la fonction publique, qui dans notre profession devient malheureusement la règle (sur 100 annonces de recrutement dans la fonction publique parues
sur le site de l’AAF, plus de 70 % sont des emplois précaires proposés en CDD).
Mais la situation est encore plus perverse lorsque certain service d’archives public en sous effectif avéré,
ont un mal fou à recruter du personnel diplômé, lorsque ce personnel possède les compétences souhaitées mais ne détient malheureusement pas de concours. Dans cette situation, on privilégiera un
personnel plus facilement intégrable, c’est à dire un personnel qui possède un concours mais pas forcément les compétences requises, voir aucun diplôme en archivistique.
Quel est donc la problématique sur cette question ?
Je pense que vous l’avez bien compris, tout le problème réside dans le fait que le système du concours
constitue un frein et ne correspond plus aux exigences de notre temps, ni à l’évolution de notre société, là où désormais il est demandé aux individus dans leur vie professionnelle d’être
réactif, efficace, d’avoir un esprit d’entreprise, une conscience professionnelle et pour les agents des services publics posséder également un sens de l’intérêt général et de prôner les valeurs
du service public.
Deux raisons sont à distinguer : d’une part en terme de motivation des agents et d’autre part en terme de
réactivité et de qualité dans le recrutement de compétence qui rejoint la question posée par notre collègue sur le forum de l’AAF :
Sur le premier point, il me souvient d’une réflexion sous forme de question posée par un conservateur du
patrimoine après un échange que nous avions eu sur le forum de l’AAF ?
Je cite : "Trouvez-vous effectivement normal de travailler pendant des années pour obtenir diplômes
et concours, pour ensuite être aussi mal payé et disposer d'aussi peu de moyens et de reconnaissance dans son travail ?"
Nous y arrivons enfin, la vraie question a été posée...... C'est dire, de ce qu'est devenue toute la perversité
de ce système des concours. Ainsi, comment peut on espérer obtenir : motivation, réactivité et efficacité de la part d'agents qui estiment ne pas mériter la situation dans laquelle ils se
trouvent, ce sentiment de travailler pour une institution qui ne donne pas de moyen, qui ne laisse pas beaucoup de place à l'initiative personnelle et qui ne sait pas reconnaître le
mérite de ceux qui s'y investissent. Tant de travail et d’effort pour décrocher diplôme et surtout le concours pour s’apercevoir que l’institution pour laquelle on exerce ne reconnaît aucun
mérite, ni la valeur de ses agents. C’est bien le signe que nous avons atteint là, les limites de ce système car il est devenu contraire aux aspirations de chacun dont l’objectif est de se
réaliser dans son métier. Il est devenu contraire au développement même de l'esprit humain. J'ai passé un peu plus de 10 années dans la fonction publique, il m'a fallu longtemps pour comprendre
cela. Ainsi, vaille que vaille, on choisira sans aucun doute d’abandonner ses aspirations et ses projets personnelles ou professionnelles au profit de la conservation d’un statut qui quoiqu’il
arrive, assurera une rémunération jusqu’à la fin de sa vie. De là naît dans l’inconscient collectif, la recherche d’un modèle de vie celui du fonctionnaire au statut qui protège et rassure, mais
qui s’inscrit dans une routine caractérisée par une peur du changement. Un modèle de vie qui a également appris à se méfier du secteur privé car il est plus exigent, jugé parfois infréquentable
et surtout considéré comme étant contraire à ses propres valeurs.
Le second point révèle comment le système des concours est devenu une réelle contrainte en terme de recrutement
de compétence. La fonction publique en générale et à fortiori l’administration des archives, doit s’extraire d’une de ses principales contraintes en terme de recrutement de compétence, celles
d’accueillir en son sein des agents qui ne sont pas des professionnels des archives et sous le seul prétexte qu’ils possèdent un concours, il s’agit là d’agent tout venant dont la motivation
laisse trop souvent à désirer, sans parler des personnels affectés aux archives par mesure disciplinaire car inemployable ailleurs, ou qui demandent une affection aux archives pour se mettre à
l’ombre. Et quoi que vous puissiez en dire, ceci n’est pas une caricature…
Le rapport du 20 février 2008 du conseil supérieur de la fonction publique territoriale relatif à la réforme de
la filière culturelle donne des éléments de réflexion en terme d’organisation permettant d’assurer au regard des processus de recrutement une certaine réactivité et une certaine qualité en terme
d’adéquation entre les compétences des individus au regard des profils recherchés. Nous serions sans doute sur la bonne voie, si ce rapport eut fait état d’une ouverture nécessaire vers le
secteur privé.
Cette réforme de la filière culturelle proposée par ce rapport, s’effectue dans un périmètre qui se cantonne à
elle-même, nous sommes dans la case - secteur public - sans en sortir. Ainsi, en terme de recrutement, je ne vois pas d’éléments de réflexion et de perspectives donnés au regard du besoin
nécessaire d’une ouverture vers le secteur privé. Il semble qu’une membrane imperméable se trouve encore officiellement érigée entre ces deux mondes.
Or, pour répondre complètement et concrètement à cette adéquation nécessaire entre la compétence des individus
au regard des profils recherchés, cette réforme pourrait être complétée et parachevée, en émettant des propositions et des éléments de réflexion qui permettent de sortir d’elle-même, en
considérant qu’une partie du vivier qui se trouve résider dans le secteur privé est un vivier intéressant, nécessaire, en terme de compétence propre à satisfaire des besoins avérés et que dans ce
cadre il conviendrait de trouver les moyens de recruter ce durablement ce personnel qui certes ne possède pas de concours mais toutes les compétences requises. En obligeant ce vivier à
acquérir systématiquement un passeport d’entrée dans la fonction publique, il est ajouté une
contrainte supplémentaire propre à cloisonner le recrutement et à réduire la mobilité nécessaire d’un secteur vers l’autre. Cette mobilité public/privé est propre à développer et accroître le
niveau de compétence de chacun, phénomène qui correspond également au souhait de chaque individu d’assurer pour soi-même un déroulement de carrière professionnel accompli et
réalisé.
Je me suis toujours demandé à quoi servait réellement ce « sas » appelé « concours » par le
franchissement duquel les individus seraient revêtus d’une onction qui leur procurerait toute vertu, respectant ainsi, la main sur le cœur, l’intérêt général et toutes les valeurs du service
public. Alors je pose la question : As-t-on encore besoin de passer par ce « sas » obligé pour investir sa fonction ? Ne sommes nous pas arrivé à un stade de développement de
l’esprit humain caractérisé par la responsabilité individuelle, permettant de prendre conscience seul, à partir du moment ou l’on s’engage dans une voie de respecter celle-ci et les valeurs
qu’elle prône et/ou pourquoi pas, aidé par une sensibilisation intensive et accrue au gré de formations initiales et/ou répétées au cours de la carrière, et/ou réitérées à chaque passage d’un
secteur vers un autre. Et pour s’assurer de la bonne réalisation des politiques publiques, mettre en œuvre des gardes fous reposant sur la responsabilité individuelle identifiée au regard du
poste que l’on occupe et l’évaluation de l’action de chaque agent au regard de l’emploi occupé. Cette évaluation sera effectuée par le biais de moyens déclinés (vision, mission, objectifs,
résultats analysés objectivement).
Alors vous allez me dire : « Et l’égalité d’accès à l’emploi ? ». L’accès à un emploi ne
doit se faire que par le biais des seuls critères de compétence et d’expérience professionnelle permettant de révéler la valeur intrinsèque des candidats, analysée et évaluée collégialement et
objectivement au regard du profil élaboré pour tenir l’emploi à pourvoir. Ce mode d’évaluation constitue de fait un choix objectif et égalitaire s’agissant d’une analyse et d’une considération
des profils de chaque candidat sur un même plan et sous un même angle au regard du référentiel caractérisé par le profil d’emploi défini au départ (le profil de poste). Je conçois que ce moment
charnière du processus de recrutement doit être accompagné de toutes les précautions nécessaires, s’agissant de se préserver de dérives allant de la discrimination en passant par le choix
partisan de tel ou tel, en dehors de critères objectifs entrant dans l’élaboration du profil de poste correspondant à l’emploi. Les solutions possibles pourraient être les
suivantes :
- Une validation systématique du référentiel (le profil de poste) au niveau de subsidiarité adéquat avant la
diffusion de l’annonce de recrutement.
- Une évaluation systématique et a posteriori du processus de recrutement, par des instances
indépendantes nommément désignées et pourquoi pas, appartenant à un autre domaine d’activité, chargées d’analyser la procédure au regard des dérives possibles (discrimination, choix
partisan).
L’intégration dans la fonction publique des forces vives issues du secteur privé repose sur des contraintes et
des barrières qui ne sont plus justifiées, favorisant ainsi une frange du vivier qui certes possède un concours mais pas forcément les compétences requises. Ainsi ces compétences venues du
secteur privé doivent être intégrées sans contraintes, ni barrière, elles doivent être considérées comme une alliée précieuse permettant à l’administration des archives de se doter de
collaborateur de valeur. La mise en œuvre d’un tel processus libéré de la contrainte du concours doit être la preuve qu’une collaboration saine, fructueuse et décomplexée, est capable de
s’instaurer dans notre profession, entre le secteur public et le secteur privé, là où l’un doit être riche des enseignements de l’autre.
Le défi à relever est immense car il s’attaque à des mentalités et des attitudes à changer en profondeur. Mais
je dirai simplement que les tours de Babel ne résistent jamais, encore moins les châteaux et les villages d’irréductibles gaulois. Le sanctuaire finira par tomber, le processus de réforme en
cours de la fonction publique relatif à la révision générale des politiques publiques (RGPP) aboutira certainement jusqu’à son terme, et sous les à-coups d’une nature humaine qui, quand bien
même, reste lucide et responsable et qui sans état d’âme, n’hésitera pas à demander l’accélération des réformes d’un système qui va désormais à l’encontre de son développement.
Enfin pour rassurer notre collègue auteur de la question de départ, il me semble que ni ses compétences et ni
son expérience ne doivent être remises en cause. Notre collègue est tout simplement victime d’un système à bout de souffle, prisonnier de ses contraintes, ou l’on préfèrera recruter un agent
titulaire dont les compétences en archivistique seront très moyenne mais sous le seul prétexte qu’il possède un concours. Dura lex, sed lex….
(la loi est dure mais c’est la loi)
Sources bibliographiques :
Gilles Désiré dit Gosset, À quoi sert un archiviste départemental ? Conférence de l’Ecole
des Chartes, Paris, décembre 2007 In http://elec.enc.sorbonne.fr/document346.html.
Conseil supérieur de la fonction publique territoriale, Rapport sur la réforme de la filière
culturelle, rapporteur Jean-Claude Lenay, Paris, CSFPT, 2008. In http://www.csfpt.org/fr/travaux/contenu.php?id=157.
Georgette Elgey, Les Français et leurs archives,
actes du colloque au Conseil Economique et Social du 5 novembre 2001. Paris. Fayard. 2002
Raoul Busquet, Le chartiste "archiviste départemental", dans Les chartistes dans la vie moderne, op.
cit., p. 41-63.
Bruno Delmas, La Société sans mémoire. Propos dissidents sur la politique des archives en France,
Paris, Bourin, 2006, 200 p.
Bruno Delmas, Qu'est-ce qu'être archiviste, dans
Bulletin de l'Association des archivistes de l'Eglise de France. Automne. 2000, n°54, p. 3-5.
Catherine Dhérent, Les mutations des métiers, dans
Les Cahiers du numérique, Paris. Hermès. 2000
Sonia Combe, Archives interdites. Les peurs françaises face à l’histoire contemporaine, Paris, Albin
Michel, 1994, 227 p. Nouvelle édition, Archives interdites. L’histoire confisquée, Paris, La Découverte, 2001, 325 p.
Pierre Chaunu, La Mémoire et le sacré, Paris.
Calmann-Lévy. 1978
Marie Cornu et Jérôme Fromageau, Archives et
patrimoine, 2 tomes. Paris. L'Harmattan. 2004
Jacques Derrida, Mal d'archives : une impression
freudienne, Paris. Galilée. 1995
Lucie Favier, La Mémoire de l'Etat : histoire des Archives
nationales, Paris. Fayard. 2004
Laurent Sébastien, Archives secrètes, secrets
d'archives? Paris. CNRS Editions. 2003
Les Archives au fil du temps. Actes du colloque du 26
février 2002 à la Fondation Singer-Polignac. Paris. Perrin. 2002
Loi n° 2008-696 du 15 juillet 2008
relative aux archives
Décret n° 2009-1124 du 17 septembre 2009 modifiant le décret n° 79-1037 du 3
décembre 1979 relatif à la compétence des services d’archives publics et à la coopération entre les administrations pour la collecte, la conservation et la communication des archives
publiques